"Je suis" par Malik - Yagg

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"Je suis" par Malik - Yagg

Message par Mazri le Mer 6 Avr - 20:42

Gay? Cis? Musulman? Tout ça à la fois ou rien de tout ça? Qui est Malik? Le performer/drag-queen a lu un texte poignant lors de la dernière soirée Paillettes au Point Ephémère à Paris. Avec son autorisation, nous reproduisons son intervention.

S'il y avait eu une mouche dans la salle de concert du Point Ephémère mercredi soir pendant que Malik s'adressait au public, on aurait entendu distinctement chaque battement d'ailes. Ce soir-là, la troupe de «drag-queers» Paillettes [1] présentait une nouvelle édition de ses lectures queer. Sous l'apparence de Géraldine, son alter ego drag loufoque, Malik a lu un texte très personnel, qui a profondément ému une bonne partie (voire la totalité?) du public.


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Bonjour,

Ce spectacle est le huitième que je fais avec les paillettes au Point Éphémère, et même si je sais que certaines et certains parmi vous me connaissent déjà, je vais aujourd’hui pour la première fois, me présenter à vous. Je sais, c’est bizarre de se présenter au bout de deux ans a son public, mais il fallait que je le fasse. C’est important.

Alors voilà, je m’appelle Malik, et j’ai 33 ans. Et je suis gay.

Oui, gay, j’allais oublier. Parce que dans un spectacle comme Paillettes, ça peut avoir son importance. Ou pas d’ailleurs.

Bon, Je reprends. Je disais, je m’appelle Malik, j’ai 33 ans et je suis gay. Et cis.

Ah oui, cisgenre aussi, je ne dois pas l’oublier ça, c’est vachement important il paraît. Vous imaginez, j’ai appris il y a moins d’un an que j’étais cisgenre, alors que je le suis depuis toujours! Ah oui, alors pour ceux qui ne sauraient pas en 2016 ce qu’est être cis, j’ai déjà envie de dire « Hello!», « What the fuck?! ». Non je plaisante. Je ne juge personne. Alors être cis, de ce que j’en comprends, c’est le fait d’être en phase avec son genre. Avec son sexe. Bon en gros, je suis né garçon et ça me convient. [Il regarde ostensiblement sa robe] Si je vous jure!

Trêve de digression, je reprends. Je m’appelle Malik, j’ai 33 ans, je suis gay et cisgenre. Et arabe. Ah oui. Merde. Ça c’est embêtant. Surtout en ce moment.

Enfin je ne sais pas comment on dit d’ailleurs parce que techniquement, je ne suis pas d’Arabie Saoudite. Maghrébin? Issu de la diversité? Rebeu? Ah je sais: d’origine Algérienne. Enfin par mes parents, parce que mes origines à moi c’est Mantes-la-Jolie. Enfin Gargenville. C’est une toute petite ville de 6800 habitants à côté. D’ailleurs mes parents sont nés en Algérie française donc, en fait je suis arabe d’origine... française ?

Je suis désolé, j’en perds le propre fil de ma vie.

Je reprends.

Je m’appelle Malik, j’ai 33 ans, et je suis gay cisgenre banlieusard français de parents algériens mais nés en Algérie française. Et musulman!

Ah oui, ça aussi c’est emmerdant en ce moment. Musulman. Enfin, je crois. Même si je bois de l’alcool, que j’aime les hommes, que je ne fais pas la prière et que je vis dans le péché avec mon amoureux. Oui, je crois que je le suis. D’ailleurs la preuve, je ne mange pas de porc! Sauf dans les bonbons Haribo, parce que ça va, il n'y en a pas beaucoup. Bon c’est vrai que je n’ai pas été à l’école coranique, que je n’y connais presque rien question religion musulmane, et que techniquement je pourrais me faire décapiter sur place dans la plupart des pays musulmans parce que je ne le suis pas assez. Mais bon, ici en France, je suis musulman. En tous cas modéré. Pas islamiste, modéré, ça passe mieux.

ISLAM-ISTE
D’ailleurs c’est marrant. Je viens de remarquer que dans n’importe quelle religion, on appelle les fanatiques et les radicaux des intégristes mais chez les musulmans, on appelle ça des islamistes. Islamistes. On a pris le nom de la religion, l’Islam, et on a mit « istes » au bout pour parler d’extrémistes. C’est fou les mots. Dans extrémiste, c’est le mot « extrême » qui porte le sens, pas le suffixe «iste». Cycliste : qui fait du vélo, artiste: qui pratique un art. Islamiste: un extrémiste de l’Islam.

Bon du coup, faudrait qu’on rebaptise l’Islam pour éviter les amalgames. En Musulmanisme ou quelque chose de ce genre. Comme ça on laisse l’Islam aux islamistes. Faudrait que j’en touche deux mots au recteur de la grande mosquée de Paris. Ah je suis bête, je ne le connais pas, je ne vais pas à la mosquée. Bon je lui en parlerai le jour où je me mettrai à y aller, parce qu’apparemment, tous les islamistes ont été par le passé des musulmans modérés qui buvaient de l’alcool, puis qui se sont mis à fréquenter les mosquées. Tiens, ça aussi c’est marrant.

Fréquenter les mosquées. On l’entend beaucoup ça à la télé. « L’individu s’est radicalisé après avoir fréquenté les mosquées ». On va à l’église, on va au temple, à la synagogue, mais on fréquente les mosquées. Le poids des mots. Moi je fréquente les darkrooms et les saunas à l’occasion, mais pas les mosquées... Bon en tout cas, que ce soit clair, je ne suis pas islamiste, mais musulman modéré parce que mes parents le sont et qu’ils m’ont élevé dans l’amour. C’est logique que par amour pour eux je le sois aussi. Non ? Vous ne pensez pas ?

Je m’appelle Malik, j’ai 33 ans, je suis gay cisgenre banlieusard de parents algériens nés en Algérie française et musulman modéré.

Ah et plutôt de gauche. Bien à gauche même. Mais pour des raisons qui m’appartiennent et que je ne débattrais pas ici. Parce que ce n’est pas bien de parler de politique avec des inconnus paraît-il. Ça décrédibilise un discours. Les gens de droite vont dire « c’est un discours de gaucho » et les gens de gauche risquent de ne pas écouter parce que par essence, il sont déjà d’accord. Ils ne se mobiliseront pas, mais ils seront d’accord. Les loups ne se mangent pas entre eux. C’est un proverbe. Ce sont mes parents musulmans modérés nés en Algérie française qui me l’ont dit.

AUTO-DETERMINATION
Quand j’y pense, c’est incroyable le mal qu’on a à se définir soi-même. Se déterminer. Apparemment, c’est important de se déterminer. On parle même d’auto-détermination. J’ai lu l’autre jour sur Facebook que tu peux être ce que tu veux si tu t’autodétermines ! C’est une copine trans qui disait ça. Enfin transgenre. Mais elle, elle ne se détermine pas comme trans. Ça c’est nous les cis, qui la considérons comme trans. « En transition ». Elle, c’est simplement une femme. Mais je ne veux pas parler pour elle, j’ai déjà du mal àparler pour moi...

Donc, on va reprendre.

Bonjour, je m’appelle Malik, j’ai 33 ans et je suis. Oui, juste je suis.

Parce qu’en fait, je trouve que ça se suffit, vous ne pensez pas ? Etre, c’est déjà un truc énorme! Alors être quelque chose, c’est trop! Donc je m’autodétermine comme quelqu’un qui est. C’est tout. Quoi ça ne marche pas comme ça ? Il ne suffit pas de s’autodéterminer pour faire en sorte que les autres nous déterminent ainsi ?

Bon c’est vrai, si je vous dis « bonjour, je m’appelle Sophie, j’ai 41 ans et je suis une chèvre » vous me répondriez que c’est faux ! Parce qu’une chèvre ça vit que 17-18 ans ! Je le sais, j’ai regardé sur Wikipédia. Et puis dans le mot détermination, y a un truc qui me chiffonne. Moi j’entends déterminant. Vous savez, le, la, les, un, une, de, des, tout ça.

Du coup, je me dis qu’on est tous LE quelque chose DE quelqu’UN. Quand j’étais étudiant, je travaillais à côté dans une banque, et pour mes collègues, j’étais « le p’tit guichetier rebeu sympa de l’agence qui sourit toujours et qui ne comprend pas l’arabe quand on lui parle. Du coup, il ne manigance pas avec les clients. Alors que Rachid lui, il parle très bien l’arabe et il critique même les autres de l’agence avec les clients. En plus il a 27 ans, il est encore étudiant et il est papa quoi !». À l’agence, je n’étais pas Rachid. Mais j’étais Malik.

Pour mes parents, je n’étais pas le p’tit guichetier rebeu sympa de la banque, j’étais banquier, et au risque de vous surprendre, hétéro! Si, si ! Mais ça c’était avant... Ça me rappelle cette anecdote qui est arrivée à ma mère à ma rentrée de CE1, quand à la sortie de l’école à Gargenville, elle croise la maman de Jean-François, l’un de mes copains du CP. Elle lui dit « Ah tiens, c’est dommages ils sont pas dans la même classe cette année », et la maman de Jean-François lui répond « Oui, mais y a un autre Mohamed dans sa classe ». Je n’étais pas Malik, J’étais un Mohamed.

Donc au final, dans ce grand jeu de la détermination, on est tout, sauf autodéterminés. J’avais cette discussion l’autre jour avec une de mes copines qui ne voit pas les choses du même œil. Bien qu’elle ait l’habitude de porter des canards morts autour de la taille, elle est douée d’une grande réflexion analytique et je peux dire que son regard aiguisé et militant m’apporte beaucoup. Elle me faisait remarquer à juste titre que la détermination avait servit les plus grandes causes. Des noirs d’Amérique aux Gays à travers le monde, des minorités opprimées se sont réappropriées les déterminations péjoratives, pour en faire une force. Par exemple les noirs d’Amérique se disent eux-mêmes «négros». Ça a servi à faire bouger les lignes.

HONTE
Pourtant aujourd’hui, quand on m’insulte de pédé ou de bougnoule, ou des deux (je cumule), je ne ressens ni fierté, ni force. Non, ce que je ressens c’est de la peine et de la honte. Honte d’être ce que je suis. Attention, ça n’est pas « honte » comme on l’entend, comme quand on a honte d’avoir fait quelque chose de mal. Non, c’est pire que ça. C’est la honte d’être ce qu’on est sans pouvoir y faire quoi que ce soit. La honte dans son état le plus absolu. Honte d’être un arabe gay français musulman pédé des banlieues. Pas en permanence, ni tout à la fois, mais quelques fois.

Tenez, la dernière fois c’était à Londres. J’ai eu honte d’être arabe quand je me suis fait arrêter et questionner à la sortie de l’Eurostar. Rien que le fait de voir le barrage, je savais que j’y passerai. J’ai levé la tête, nos regards se sont croisés, j’ai pensé « sois normal, rien à craindre », mais ça n’a pas suffit. Quand la « cop » m’a demandé pour quels motifs je venais à Londres, ça ne m’a pas fait grand chose. Quand elle m’a demandé ce que je faisais en France, là, ça m’a un peu plus touché. J’ai répondu que j’y suis né et que j’y vis.

Quand elle a insisté et m’a demandé si j’avais un travail, en quoi il consistait, et si je gagnais de l’argent, là j’ai voulu passer sous terre. Me faire tout petit, devenir invisible, transparent. Ne plus être déterminé. Gommer la case « arabe » de mon ADN.

J’ai ressenti la même chose au premier tour des élections présidentielles en 2002. Je me suis senti détesté. Par toute une frange de la population. Je le prenais dans la gueule. Je me sentais illégitime et moche. C’est ça, moche. Dehors et dedans. Indigne.

Au cours de l’année dernière, j’ai eu plusieurs fois honte aussi. Honte d’être musulman. Non pas que je considère que ceux qui se sont autodéterminés comme musulmans, ces kamikazes meurtriers, le soient. C’est par la suite que j’ai eu honte. Je n’ai même pas pu être triste, porter le deuil comme tout le monde que je ressentais déjà de la honte. Parce qu’on m’a demandé des comptes. On m’a dit « va dans la rue, montre ta rupture avec ces mecs qui ont tué, ces islamistes qui ont détruit la mâchoire d’Aurélie, ta copine survivante du Carillon avec qui tu fais du théâtre et qui ne peut toujours pas parler ni manger. Montre-nous que t’es pas d’accord avec eux. Montre le nous en tant que musulman de France». Musulman de France. Français? Non. Musulman de France. À cet instant si j’avais dû me déterminer, je l’aurai simplement fait en tant qu’être humain.

J’ai ressenti de la tristesse. Celle des évènements, celle d’être simplement ce que je suis.

D’avoir à en assumer les conséquences. L’humiliation. Évidemment on m’a rien demandé directement. Sinon j’aurai pu me défendre et répondre toutes ces choses. Non, c’était bien plus pernicieux. C’était une pression extérieure. Sociale. Sociétale. Politique. Médiatique. La pensée dominante. Toujours ces histoires de domination... Je suis évidemment d’accord avec le fait que se déterminer, se définir, détourner une insulte et en faire une force, c’est positif. Ça permet de s’organiser, de livrer et de gagner les combats.

Et après. C’est quoi la prochaine étape. Inverser le rapport de force ? Que la minorité  opprimée devienne la majorité opprimante ? Le problème avec la détermination, c’est qu’elle ouvre une brèche vers la mise en opposition. Les homos et les hétéros? Les trans et les cis? Les femmes et les hommes? Les français et les immigrés? Les croyants et les athées? Et les autres? Ceux qui ne rentrent pas dans les cases ? On en fait quoi? On les met de côté? On crée de nouvelles cases?

La banque dans laquelle je travaillais commence ses pubs comme ceci: Je rêve d’un monde, dans lequel il n’y aurait pas besoin de se définir. Parce que ça ne servirait à rien. Tout le monde s’en ficherait, parce que la richesse d’un être se trouverait ailleurs que dans ce qu’il est. Sa richesse viendrait de ses actes. De ses décisions. Elle se trouverait dans la relation qu’on entretient avec les autres, l’amour que l’on porte à ses amis, à sa famille, à son couple, ou troupe ou multouple. Et si on se définissait enfin comme ceci :

Bonjour, Je m’appelle Malik, j’ai 33 ans et je suis.

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sarra

Message par Invité le Jeu 1 Sep - 21:30

bonsoir je mapelle sarra je sui origine algerienne je sui toucher sur ce que tu a ecrit car ses sur que ses pas facile moi meme jai vecu une douleur atroce je sui triste aujourdhui mes pendant 20 ans jai aimee qelquun je me sui opposer de laimee je sai ce que tu ressend je sai de faire senblant mes jaimerai te connaitre si tu le souhaite jai beaucoup a te dire je te juge pas loin de la jaimerai quon discute a bientot sarra bisous

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